Le magazine de la Fédération compagnonnique des métiers du bâtiment

Merveille du patrimoine, la tuilerie Oustau à Aureilhan (65)

Briques Oustau

Fidèles collaborateurs de notre journal, les compagnons de Tarbes m’avaient proposé un article où il était question de tuiles de rive ouvragées ; un détail d’une photo avait particulièrement attiré mon attention, trois briques vernissées ressortaient de l’enduit d’un pignon. J’ai pensé qu’elles ne devaient probablement pas être les seules sur cet édifice.

Miracle de la technologie, il m’a suffi de taper « tuilerie Tarbes » sur un moteur de recherche et le bâtiment m’est apparu dans toute sa splendeur !

Lors d’une visite à Anglet, j’ai fait un crochet par Aureilhan où j’ai été reçu, le 23 juin 2013, fort aimablement, par monsieur Jacques De Muyser, arrière-petit-fils du fondateur de l’entreprise, l’un des héritiers des lieux qui m’a offert une visite exhaustive de ce site.

Vue d'ensemble des bâtiments de la tuilerie

Vue d’ensemble des bâtiments de la tuilerie

Une visite qui me laisse partagé entre deux sentiments, le plaisir de découvrir et de vous faire découvrir des savoir-faire et la tristesse d’appartenir à cette génération du déclin : la France est-elle condamnée à devenir le Musée des savoirs anciens ? On peut malheureusement se poser la question !

Positivons et partageons la beauté du lieu, laissons voguer notre imagination dans cette époque où l’homme, fier de son travail, souvent affichait sa maîtrise sur la façade de ses usines.

Pas étonnant que le site ait connu un retentissant succès lors des journées du patrimoine en septembre dernier – plus de 1500 visiteurs s’y sont pressés pendant ces deux journées pour découvrir cette tuilerie – car si la façade est visible de la route, une visite des lieux s’impose pour comprendre le côté innovant de cette fabrique.

Sur les bâtiments de la tuilerie, embout de faîtage...

Sur les bâtiments de la tuilerie, embout de faîtage…

... Et embout de rive ouvragé

… Et embout de rive ouvragés

Aureilhan est une commune de 8000 habitants, proche de Tarbes, elle fait partie de la communauté d’agglomération du Grand Tarbes.

La tuilerie briqueterie fut fondée en 1873 par M. Laurence Oustau (1835-1929), natif de Burg (65), après qu’il eut quitté l’administration des ponts et chaussées.

Dix ans après sa création, les bâtiments d’origine en bois ont été remplacés par des constructions en briques très soignées et représentatives de la production de l’entreprise, qui se déclinent en compositions élaborées associant motifs et couleurs qui sont au nombre de 8.

Les tuiles et les briques sont les productions principales, mais ce ne sont pas les seules, la tuilerie Oustau propose aussi des carreaux et des pavés en grès cérame, des tomettes, des produits réfractaires que l’on retrouve dans certains radiateurs électriques, de la poterie à feu, des tuyaux en grès vernissé, des regards dans cette même matière, des articles en faïence émaillée, des carrelages et des articles en mosaïque de marbre.

Allant toujours de l’avant, l’usine d’Aureilhan sera la première briqueterie de France à avoir des fours équipés de brûleurs à gaz naturel en raison de la proximité du gisement de Lacq (il y avait avant des briqueteries ayant des fours au gaz de coke). Jusqu’en 1957 ces fours étaient alimentés au charbon.

Au-dessus des fours, alimentation au gaz d'une bouche à feu

Au-dessus des fours, alimentation au gaz d’une bouche à feu

Occupant un terrain d’environ 25000m², situé entre la route de Bours et la voie ferrée, au sud-ouest d’Aureilhan, l’entreprise compte en 1900 jusqu’à 200 ouvriers ; l’histoire révèle que monsieur Oustau était très apprécié et qu’il fut l’un des plus actifs promoteurs des œuvres sociales, assurant ses ouvriers contre les accidents de la vie.

En 1911, sur un terrain acquis également à Aureilhan, monsieur Oustau fit construire des écuries destinées aux chevaux de trait affectés au transport des terres des carrières d’argile qui se situaient dans un rayon d’une dizaine de kilomètres.

Combien aujourd’hui sont à même de comprendre ce que c’était que de charger à la pelle un tombereau de glaise… Seulement ceux qui un jour ont dû pelleter cette terre qui nécessite encore plus d’efforts pour la faire tomber de la pelle que pour la ramasser !

Sur ce même terrain, une imposante maison de maître fut construite, son architecture s’inspirant des tendances « Art Nouveau » alors en vogue.

Cette villa Oustau existe toujours, elle est située au 24 de l’avenue Jean Jaurès. C’est maintenant l’Espace Culture Loisirs d’Aureilhan (ECLA). Cette villa est également inscrite aux Monuments Historiques.

Détails des décors en façade, "enseigne"...

Détails des décors en façade, « enseigne »…

... Et frises décoratives

… Et frises décoratives

La tuilerie Oustau, populaire sur le plan régional, est aussi reconnue en France : on peut voir des pavés en provenant dans certaines rues de Bordeaux et, preuve de sa diversification, des chaudières à huile lourde Oustau, à base de produits en céramique équipaient le cuirassé « Lorraine » (1916-1953), des compétences reconnues qui lui valurent une Médaille d’Or à la mémorable Exposition Universelle de 1889, ainsi qu’à celle de 1900.

L’entreprise Oustau exporta aussi à l’étranger : ainsi, des pavés Oustau ornaient les trottoirs de Tunis (marché) et d’Alger et l’URSS expérimenta des tuyaux Oustau pour son oléoduc de Bakou !

Fours, portes et départ d'une cheminée

Fours, portes et départ d’une cheminée

Outre la qualité, la diversité, voire l’originalité de ces produits, l’usine Oustau disposait aussi de fours permettant une cuisson en continu. Le croquis fourni en annexe permet d’en comprendre le fonctionnement ; en forme de « piste d’athlétisme », il suffisait de déplacer la zone de chauffe, ainsi on pouvait enfourner et défourner de façon continue. À noter sur ce document que les noms des « chauffeurs » étaient soigneusement répertoriés à chaque cuisson.

Vue intérieure des fours

Vue intérieure des fours

Premiers fours au gaz naturel (1957) en France, ils ont été successivement la force et la faiblesse de l’entreprise car, un siècle plus tard, leur réfection devenue indispensable se heurta à un problème de taille : la structure des toitures reposait justement sur les fours ! Sans doute les frais à engager furent-ils l’un des éléments qui sonnèrent le glas de cette superbe entreprise, qui cessa son activité en 1970.

Au cours de cette visite, j’ai porté aussi mon attention sur la conception particulière et intéressante des fermes de la charpente de deux bâtiments. Je me suis demandé ce qui avait pu se passer, car si dans le bâtiment le plus ancien d’une portée de 10 mètres environ, la structure a bien vieilli, il n’en va pas de même pour celle du bâtiment suivant, plus récente mais surtout plus large ! Ceci pour le malheur de la charpente qui, conçue à l’identique de l’ancienne, n’a pas supporté la largeur supplémentaire de portée.

Imbrication des fours et de la structure

Imbrication des fours et de la structure du bâtiment

Réalisée, ou pas, par la même entreprise, il est évident que la copie conforme du modèle ne fut pas un bon choix, les étaiements de sauvegarde mis en place depuis en attestent !

En conclusion, grâce à trois briques aperçues sur un cliché, j’ai pu suivre avec intérêt Jacques de Muyser dans la visite du site et l’entendre me commenter l’imposante collection qu’il a su patiemment regrouper : des accessoires de couverture particulièrement élaborés, de véritables œuvres d’art ! Les épis, souvent composés de 5 éléments que le couvreur devait assembler avec précaution, à l’époque où bâtir était un art, des rives aux motifs géométriques et végétaux finement ciselés dans la matière, autre chose que le PVC qui désormais souvent les remplace ! Des frises de faîtage finement découpées… tous ces produits étaient particulièrement soignés et ont su résister au temps.

Éléments de fabrication d'un épi de faîtage

Éléments de fabrication d’un épi de faîtage

Une synthèse de l’évolution que cette collection : en effet, des briques portent cette mention gravée dans la matière, « Usine à vapeur* Oustau », évoquant sans doute les débuts de l’entreprise…

Étiquette Oustau et Cie, usine à vapeur

Étiquette Oustau et Cie, usine à vapeur

Sans conteste, il faut du courage pour lutter et ne pas voir sombrer le souvenir de tout un pan de l’excellence de nos industries ! Quel sera l’avenir de ce site dont bâtiments et fours sont classés ? Il faut espérer que des solutions émergeront pour permettre d’en sauvegarder l’essentiel.

* Pour la mention usine à vapeur : au début une machine à vapeur permettait la mise en mouvement des machines jusqu’à l’arrivée de l’électricité vers 1900 (je n’ai plus la date précise) permettant d’actionner les machines par moteur électrique. La précision « usine à vapeur » était courante au XIXe siècle (précision de monsieur de Muyser).

JPC, grâce aux précieuses indications de Jacques de Muyser

La tuilerie sur le site du village de Loucrup

Sur le même site, la Villa Oustau évoquée dans l’article

Cliquez sur l’image pour feuilleter un extrait de la revue:

CMO 332

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