Le magazine de la Fédération compagnonnique des métiers du bâtiment

L’ARDOISIÈRE DE TRAVASSAC EN CORRÈZE

Une ouverture taillée dans le sens des plis géologiques

La tradition ardoisière en Corrèze remonte au XVIe siècle, époque à laquelle on commence à exploiter les gisements de Travassac et d’Allassac. Au début du XXe siècle, les ardoisières sont à leur apogée et emploient plusieurs centaines d’ouvriers. La guerre de 1939-45 provoque le début du déclin et, en 1989, Jean Bugeat est le seul à exploiter une carrière à Travassac.L’ardoise de Corrèze (Travassac et Allassac) bénéficie d’une réputation de qualité sans égale due à sa structure géologique : inaltérable, résistante à la flexion, parfaitement imperméable et résistante aux chocs et donc à la grêle. L’ardoise de Corrèze garantit des toits plus que centenaires et elle est parfaitement adaptée aux bâtiments les plus anciens comme les plus modernes.
Le rêve de faire partager la passion de l’ardoise au public s’est réalisé en 1997, avec l’ouverture du site des «Pans de Travassac». Ouvert au public de mars à novembre, il vous permettra de rencontrer des ardoisiers qui vous feront découvrir leur métier et ses secrets, dans un site naturel unique et fascinant, façonné par l’homme au cours des siècles d’exploitation.

Les failles d'exploitation

Cette carrière est l’un de ces lieux en France, rares, où l’intelligence du travailleur manuel est reconnue, car indispensable. Il en fallait du courage pour oser relancer la production d’ardoises dans cette carrière où la spécificité de la roche ne permet pas une exploitation mécanique industrialisée… ce qui engendre un certain coût pour le produit fini !

Cependant, cette spécificité n’a pas que des inconvénients, et la tenue dans le temps du matériau compense largement l’investissement de départ, des valeurs qui remettent en mémoire cette bien belle maxime : «Le prix s’oublie, la qualité demeure !»

Peut-on parler d’ardoises uniques ? Pratiquement ! En tous les cas,  ce n’est pas par hasard si 1500 m² de toiture du prestigieux Mont-Saint-Michel viennent d’être recouverts de ces ardoises extraites de Travassac. Un bel hommage au savoir-faire et au courage de ces hommes, mais aussi au produit, à la commune, au Limousin. Citons, pour les ardoises  d’Allassac, l’église du Sacré-Cœur de Rodez ; Travassac et Allassac, deux carrières dont les toits des villages du Limousin, d’Auvergne et de bien d’autres régions  présentent la palette de tons et de forme de ce produit ô combien naturel !

La visite bien commentée permet de découvrir ces entailles impressionnantes, faites par l’homme avec des moyens rudimentaires, l’annonce des profondeurs de puits est stupéfiante, plus d’une centaine de mètres !

Vue sur la dimension des pans

Un véritable combat pour extraire des blocs de plusieurs tonnes, un matériel simple, le trépan, un homme qui le tient et le fait tourner d’un quart de tour  entre chaque coup de masse que dispense adroitement un deuxième homme… déjà toute une technique ! Des trous qui servent à «miner la paroi». Plutôt que la dynamite, trop violente, c’est la poudre noire qui est utilisée, il suffit en effet de provoquer juste un souffle qui, courant dans une lame entre deux plis, décolle sans dommage le bloc, pas de mesure physique, juste un dosage de poudre effectué à l’œil… Malheur au maladroit qui, mettant une charge trop forte, endommage le bloc, provoquant de nombreux déchets qu’il doit lui-même évacuer.

Ces blocs énormes, aux arêtes vives, vont  devenir de minces ardoises, une opération qui pour les raisons citées plus haut se fait toujours à la main, avec deux outils indispensables : le burin et le marteau, comme il y a un siècle… Evidemment, si le marteau vient du commerce, le burin est introuvable et fabriqué «maison» à partir de ressorts de suspension de camion, qui deviennent également rares, ou bien de mèches à béton d’une très grande  marque (que je ne cite pas…)  usagées, elles sont reforgées et retrempées par le spécialiste maison.

Le clivage des ardoises au burin

 

Le clivage, séparation des 2 plaques

Comme tous les travaux qui paraissent simples, il y a derrière ce geste toute une technique à maîtriser, là, l’œil et l’oreille travaillent de concert.

Tout cela vous est conté par l’un des employés de la carrière, même le dimanche, et la démonstration se prolonge par une présentation des matériaux qui ouvre enfin le dialogue, car franchement, tout au long de la visite, on est bouche bée devant l’extravagance du lieu. J’en suis sorti heureux d’avoir découvert ce haut lieu du savoir-faire de mon Limousin, un livre sous le bras, je pensais avoir saisi l’essentiel… Une rencontre allait effacer de façon magistrale cette prétention !

Alors que j’allais quitter le site, un homme, là, sur le bord du parking, m’interpelle en me demandant ce que j’ai pensé de ma visite ; tout à mon bonheur, je lui réponds : «Extraordinaire !». Sans doute satisfait de ma réponse, il me dit : «Ce sont les hommes de la commune qui ont fait cela, à la main ; regardez cette vallée, elle était bouchée par les déchets de taille» ;   du doigt, il m’indiquait d’autres lieux aux alentours, «C’était joli, dit-il, tout est parti, une entreprise de TP, spécialisée dans la réfection et la création de routes, a tout concassé». Intrigué par sa grande connaissance des lieux, je lui dis : «Comment vous appelez-vous?» «Bugeat, Jean Bugeat» répond-il. J’avais devant moi le propriétaire de la carrière !

Sans lui, j’allais oublier ces hommes, ceux-là même qui avaient «remué la montagne» ; je suis d’ici a-t-il ajouté, j’ai toujours travaillé là, et il m’a expliqué son combat pour le métier, le matériau ; comment «Piquette», surnom venant d’une propension de l’homme à mettre de l’eau dans son vin alors que d’autres avaient parfois du mal à rentrer le soir… comment Piquette lui a enseigné le métier, sans le ménager ; comment la hiérarchie s’établissait, à partir de prétentions qu’il fallait honorer, notamment pour ces fameux minages qui pouvaient faire de vous « un chef » ou vous reléguer à jamais au dernier rang. Longtemps, nous avons conversé, un échange où je me contentais de hocher la tête devant les évidences de cette page d’histoire, toute empreinte de sagesse, qui défilait… «Tenez, cette barre, dit-il, en me désignant  une arête de roche qui m’avait impressionné à l’arrivée, plus de 100 mètres de long, 90 cm de large, nous sommes descendus à 120 mètres de profondeur, en minant, sans jamais l’ébranler !» Puis, me faisant décaler de quelques pas : «Regardez ce trou dans la barre, ce n’est pas dû à une erreur, c’est juste une vengeance de la concurrence !».

Dans la carrière, une barre de 90 cm de large

Intarissable, il m’expliqua les évolutions sociales qu’il avait voulu apporter, l’encouragement lié au rendement, les brevets techniques déposés, la reprise de la carrière de Travassac, la réouverture de celle d’Allassac… La succession de l’affaire prise aujourd’hui par son fils qui procure ainsi du travail à 8 ouvriers…

Bien conscient des enjeux économiques et des comportements de la société, il a conclu ainsi : «Nous avons du travail, ce sont les hommes qui manquent, notre ardoise est unique, incontournable… un jour ce sont les Chinois qui viendront l’exploiter !»

Voilà dans ma vie ce que j’appelle une rencontre ! Si l’on en fait peu au cours d’une existence, on ne les oublie jamais. Une découverte d’un site que je vous conseille pour mieux comprendre le travail des hommes et la valeur d’un matériau noble.

JPC

Les adresses

LES PANS DE TRAVASSAC  les Carrières 19 270 Donzenac

Autoroute A 20, sortie 48

www.lespansdetravassac.com

05 55 85 66 33

couverture CMO 317

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