Le magazine de la Fédération compagnonnique des métiers du bâtiment

Ce trimestre, CMO célèbre le centenaire de la naissance de Raoul Vergez. Fondateur et premier rédacteur en chef de notre revue, ce compagnon charpentier a également été un des fondateurs de la Fédération compagnonnique et du compagnonnage européen, un entrepreneur qui a promu le lamellé-collé en France, international de rugby, chef de gare, poète et romancier… Cette dernière activité, qui lui a valu plusieurs succès, l’a également conduit à devenir cinéaste, pour l’adaptation de son roman « La Pendule à Salomon ». Dans l’article qui suit, nous laissons Raoul Vergez nous conter, avec sa verve, son opiniâtreté, cette aventure épique pleine d’écueils…

à propos du film « La pendule à Salomon »

Ou les vicissitudes d’un compagnon devenu cinéaste

Parce que j’ai trouvé dans le Compa­gnonnage un appui très fraternel, que partout où cette bande a été présentée, elle a trouvé un écho chaleureux, je dois expliquer ici les vicissitudes incroyables qu’elle a connues – merci à tous ceux qui m’ont aidé. Je les prie de m’excuser si, toutefois, ils ne m’ont pas reconnu capable.

Historique du film

Donc, j’avais écrit un livre: « La Pen­dule à Salomon » qui a obtenu le prix Thiers à l’Académie Française. Je n’avais jamais pensé à en tirer un film de long métrage, mais un jour, en mai 1960, à l’occasion de la distribution des prix à La Villette, nous offrîmes à 25 compagnons une écharpe d’honneur pour leurs cin­quante années de Compagnonnage. Invité d’honneur, M. Brugère, délégué par le Ministre des Affaires Culturelles, qui avait lu mon bouquin, me déclara: « II faudrait faire un film avec cette histoire » ­Pourquoi pas! J’associai à cette idée­ mon éditeur René Julliard, qui très galant homme, accepta de très modestes droits d’édition. On choisit un metteur en scène, monsieur François Villiers auteur de « l’Eau Vive » d’après Jean Giono. Visite aux Pyrénées. Tout allait bien, lorsque je lu le premier scénario. Il ne pouvait convenir à une œuvre sur le compagnonnage. On avait rendu par trop commercial l’histoire de Noble Cœur. Pris au jeu, je rédigeai moi-même un scénario. Hélas ! Aucun distributeur ne nous accorda son appui. Pas commercial ! Ça manque de femmes. C’était vrai pour le cinéma, ça ne l’était pas pour le compagnonnage.

Entêté comme une mule, je continuai donc à préparer la chose. Société anonyme ! Engagement d’artistes. Je comptais sur l’aide du cinéma, ayant compulsé la liste des subventions accordées à des films où l’on violait, tuait, volait, où le revolver était l’outil de base. La commission d’avance sur recette me refusa son concours. Pas un sol pour le compagnonnage. Ah ! Si j’avais engagé une superbe « vamp » pour en faire la maîtresse de Noble Cœur ! Excusez-moi les compagnons, les faits sont les faits. Plus têtu que jamais (je ne regrette rien) je commençais à bâtir le pont. Louis Marguet, Barbot, Charles Edouard tous les superbes charpentiers de Toulouse et d’ailleurs se mirent à mon service. Une merveilleuse aventure, ce pont – sur un abîme pyrénéen. Deux arcs triangulés de 35 m chacun, dressés dans le ciel avec quatre mâts assemblés en por­tique sur une plate-forme en porte-à-faux. Cent vingt mètres au-dessus du vide. Fallait voir Poitevin Cœur Loyal avec ces coteries de 18 ans. Allait plus vite que les caméras. Fallait s’arrêter quand le soleil ne luisait pas. Et les autres, les cinéastes, qui ne me faisaient pas de cadeaux. Une minute dépassée ça coûtait cent mille balles. Je voulais prendre des compagnons pour tourner. Interdit par le Syndicat. N’im­porte! En trente-trois jours, le pont, le clocher préfabriqué par les frères Chetaille – des Compagnons de fraternité – tout était en place. La télévision vient au pont. Elle loupe la séquence : qu’elle aille au diable ! Allez Barbot, le feu là-dedans. Les larmes aux yeux, Jean Barbot – un sacré Soubise – fait flamber le cintre de soixante huit mètres de portée. Nous quittons les Pyrénées, laissant les habitants interloqués, je pourrais dire enthousiasmés par les jeunes Compagnons.

Le film est achevé – Bien fait! Qu’on me dit! Pur, moral! Social – le film – ­On a écrit 1.500 articles là-dessus. Pas une seule critique. De l’enthousiasme.

La Commission d’aide se réunit (J’ai la certitude qu’elle n’a pas vu le film). En tout cas, elle me refuse l’avance sur recettes. On peut pas donner de l’argent à tout le monde! Elle subventionne toutes les diableries, la Commission. Aujourd’hui que le cinéma est perdu, elle a gagné, la Commission, avec sa pornographie. Des parlementaires, des amis vont voir André Malraux qui, malgré la Commission, me consent dix millions d’avance. Merci Monsieur le Ministre!

Et puis, les distributeurs! Unanimité. Tous refusent un film social. L’un d’eux, un des plus gros, me dit: Votre film est d’un sacré courage. Il pleurait, le distributeur, lorsque Noble Cœur reçoit les couleurs à la boutonnière.

– Alors, monsieur, vous le prenez, hein ?

– Ah non alors!

– Dites-moi pourquoi monsieur ?

– C’est facile! Il est trop pur! Jamais le public ira voir ça. Veut de la femme, le public. De la canaille. Des mégots au coin des lèvres.

Bon sang! Allons au festival de Cannes! Je vendrai mes clarinettes, ma dégau, ma vielle bezingue, mais j’irai jusqu’au bout de l’aventure.

Ce festival de Cannes, c’est l’antichambre de l’enfer. Le rouleur c’est Satan. Sophia Loren passe devant moi et le peuple beugle à ses trousses comme si c’était Jeanne d’Arc. Aux terrasses des hôtels, des starlettes s’enroulent autour des invertis. Horribles rapaces, tristes galapias.

Huit jours je suis resté là, à les regarder, tous ces croupis, ces cloportes! Puis la rage me prend. J’appelle les compagnons. Ils arrivent de Marseille avec les chefs-d’œuvre et les cannes. On installe tout ça devant le palais du festival. Tourangeau chante la chaîne. Les rapaces nous regardent. Figés les rapaces. Pourquoi donc les compagnons n’iraient-ils pas au festival?

Ah! Ce fut un bon moment. Le lendemain, on présentait la Pendule au Palais. Les Galapias ont trouvé ça très beau. Ils ont applaudi. Mais les distributeurs? Zéro! Enfin j’ai vendu le film au Canada. Ils l’ont trouvé à leur goût. L’ont fait passer à la Télé de Montréal. Dans leur journal « Le Devoir » on a dit: « C’est un petit bout de la terre de France, cette histoire-là ». Enfin quoi? Eh bien! « La Pendule à Salomon » a été refusée par le cinéma français. Le croirez-vous ? J’en suis fier, un peu à la manière de ce puritain tombé dans un tripot de la vieille Angleterre, qui se retrouva dehors, à l’air pur… C’est ça la vie, quand on croit trop à ce qu’on fait.

Je profite de l’occasion pour remercier tous ceux qui m’ont aidé. Mon Dieu, sont-ils nombreux! Pour l’honneur de les avoir connus, tous, je recommencerai.

Pour certaines paroles, tant de lettres et tout ce qu’il m’a paru susciter d’intérêt envers le Compagnonnage, malgré la redou­table cohorte à qui j’ai eu affaire, je suis certain qu’il reparaîtra, ce film-là, « La Pendule à Salomon ».

Bientôt! Vous verrez. Car la fortune est lente à sourire, mais les audacieux sont en général gens patients.

Raoul Vergez

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Commentaires sur: "CMO numéro 308 – octobre 2008" (16)

  1. Merci pour ce très joli témoignage sur mon grand père que je n’avais encore jamais vu!!!

    Merci à Internet de nous faire ressortir ces fabuleux dossiers.

    merci merci !

    • bonjour, suite à votre commentaire, et à la discution sur le sujet, un membre
      suggère une idée qui ferait le plus grand bonheur de notre papi adoré. pourriez vous de mander la copie dvd du film « le pendule a salomon » de votre cher grand père (tf1 l’aurait dans ses archives ) je fais ces recherches pour un saint homme, qui a dédié sa vie aux constructions à l’architecture . même auprès des compagnons. Sinon le musée du compagnonage de Bordeaux a également cette video . pourriez vous demander ce service ? ce qui serait le plus beau cadeau de noel, pour notre papi jean claude . belle journée.
      virginie marin

  2. C’est avec émotion, ayant Soutenu Vergez avec toute la fougue de ma jeunesse, dans son projet de film qui lui coûta son entreprise que je lis cet article dans lequel je le retrouve, tel que je l’ai connu avec sa foi dans le Métier et ses « coups de gueule ».

    Merci pour ce rappel.

  3. TAMMKOAT a dit:

    En 1961, alors que Raoul commençait à subir les contrecoups de cette « Bérésina cinématographique », j’étais apprenti chez lui à Ivry (31, rue Descartes; il y a un immeuble à la place, à présent); je dormais chez Notre Mère Noyers à la « solo », partageant la chambre avec l’excellent Coterie Mariano Guttierez. Je faisais le voyage en métro avec deux immenses Zimmermann en tenue jusqu’à Mairie d’Ivry : on ne passait pas inaperçu ! et puis le soir, on dinait chez Notre Mère Basque. de la première projection au cinéma des Ternes, j’ai toujours mon carton d’invitation et mon billet d’entrée. Pour la petite histoire, La Pendule à Salomon, son roman, avait reçu le prix littéraire de la loge « Le Portique », de la Grande Loge de France. De mon séjour chez Raoul, j’en suis encore profondément marqué jusqu’à aujourd’hui, à 66 ans passés. Un autre compagnon m’a aussi marqué et chez qui j’ai travaillé, c’est Marius Maume, « Limousin l’Ami du Trait », pour qui l’escalier n’avait aucun secret.

  4. Christian LIGNACQ a dit:

    Bien le bonjour.. J’ai lu tous les livres de Raoul Vergez, puisque je suis moi aussi charpentier et béarnais (on peut voir Abidos depuis chez moi, où il est né et une rue porte son nom)… Je souhaiterai ardemment voir le film « La pendule à Salomon » qui de toute manière est introuvable.. Quelqu’un pourrait-il m’aider? d’une manière ou d’une autre.. un renseignement, une piste, une médiathèque qui l’aurait, quelqu’un qui aurait un cassette VHS?

    • KREHTINCOFF Aurore a dit:

      Je suis aussi à la recherche de ce film. Mon beau frère est charpentier et compagnon. Si l’on vous envoie des pistes… Merci.
      Aurore KREHTINCOFF

      • GARRIGUES a dit:

        Bonjour je suis moi aussi à la recherche du film La Pendule à Salomon . Fils d’un charpentier Artisan , frère d’un charpentier Artisan , et petit petit cousin de l’oncle CHARLES Edouard à Bouillac ayant participé à la construction du pont . Je suis sur une nouvelle piste ( je ne compte plus depuis 10 ans …… ) mais celle ci me paraît pas mal , donc à voir . Cordialement

      • christian lignacq a dit:

        Très intéressant. Apparemment nous sommes assez nombreux à rechercher ce film.. J’ai rencontré il y a plus de dix ans un compagnon qui prétendait l’avoir en VHS. Il doit également exister des vidéos amateurs réalisées pour le lancement du pont au dessus de Saint-Lary. GARRIGUES et Aurore, voulez-vous que nous échangions à ce sujet? Disons plus directement, car je pense que nous avons dérivé du propos originel de ce blog. Accessoirement; prénom point nom arobase laposte point net 😉

      • KREHTINCOFF Aurore a dit:

        Garrigues et Christian, vous êtes vous mis en rapport? Avez -vous retrouvé cet amis qui prétendait l’avoir en VHS? Je continue à faire des recherches mais sans succès.

      • Christian a dit:

        Bonjour , pour le moment aucunes nouvelles , mais bon l’espoir fait vivre !!!!!!!!!!!, et je suis sur que bientôt j’aurai de bonne nouvelles !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

  5. Bonjour amis Côteries et Pays, je l’ai vue ce magnifique film à la Fédération compagnonnique de Toulouse en 1994-1996, à cette époque je faisais ma Charpente avec Maitre Lamoulies Robert, je crois que c’était une vieille cassette de leur coffre secret 😉
    Moi aussi j’aimerais bien le revoir, il y a aussi « Ardéchois cœur fidèle » à voir…

  6. bonjour, je recherche aussi, ce fabuleux film, depuis des années, pour un ami (un adorable papi ) avez vous trouvé quelque chose ? toute aide serait précieuse .

    • Il paraît que TF1 a dans ses archives une copie de ce film, se serai dommage de le laisser mourir dans l’oublie sans
      que personne n’est pu le voir…
      Son petit-fils devrai pouvoir en demander une restauration dvd.😉

      • c’est vrai? quel bonheur ce serait .

      • Aurore KREHTINCOFF a dit:

        Je suis aussi toujours à la recherche du film pour mon beau frère. J’ai trouvé la BO en vinyl sur internet mais il n’ pas de platine. En l’écoutant à la maison cela n’a fait que retourner le couteau dans la plaie. Quelqu’un à peut-être des contacts avec Arte ou TF1?

  7. christian lignacq a dit:

    Nous sommes nombreux à rechercher ce film, mais il reste malheureusement introuvable.
    Les informations les plus précises que j’ai pu trouver concernant ce film sont dans le livre de la fille de Raoul Vergez, Suzy Vergez « Raoul Vergez, Béarnais l’Ami du Tour de France » aux éditions Atlantica. Un livre magnifiquement bien écrit, plein d’humilité et de tendresse.. les pages 191 à 204 concernant le film « La Pendule à Salomon »..
    – « René-Louis Lafforgue, amateur de cinéma, filmait la tournage, y compris les colères excessives et nombreuses de Raoul. Il filmait aussi la préparation technique du film qui n’était pas ordinaire. » (Il existe donc un « making-off » amateur, il existe aussi un enregistrement sur disque de René-Louis Lafforgue qui est la B.O du film).
    – « Le film ne fut jamais distribué dans les circuits normaux. Sa carrière se limita à des projections privées [pendant plus de vingt ans] et le plus souvent gratuites dans toutes les Cayennes de France et de Navarre. On finit par le vendre à Antenne-2 et à une chaîne de télévision du Québec. »
    Le « problème » de ce film découle certainement des dettes qui on été laissées en production (O.R.G.C.?) et qui bloquent, aujourd’hui encore, la diffusion.
    A ce stade, je ne vois qu’une chaîne culturelle comme Arte pour extraire cette œuvre des oubliettes car, pour conclure, je vous renvoie aux derniers mots de son texte sur cette page: – « .. je suis certain qu’il reparaîtra, ce film-là, La Pendule à Salomon. Bientôt! Vous verrez. Car la fortune est lente à sourire, mais les audacieux sont en général gens patients. » Raoul Vergez.

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