Le magazine de la Fédération compagnonnique des métiers du bâtiment

Un nouveau trimestre s’est écoulé, et voici la seconde livraison numérique de « Compagnons et Maîtres d’œuvre ». Pour illustrer ce numéro, un article de Jean-François Blondel, écrivain spécialiste du Moyen-Age et du compagnonnage; il s’est penché pour nous sur les labyrinthes qui ornent ou ont orné le pavage de certaines églises gothiques.

Les Labyrinthes d’églises et leurs Mystères

Le promeneur un peu attentionné peut encore découvrir sur le pavage de certaines églises d’anciens labyrinthes du XIIIe siècle, survivants d’un démantèlement systématique dont ils ont fait l’objet de la part des chanoines, depuis les XVIIe et XVIIIe siècles. Le plus grand et le plus connu est certainement celui de la cathédrale Notre-Dame de Chartres, mais il en existe encore un sur le dallage de Notre-Dame d’Amiens, de Bayeux, ainsi qu’à l’abbatiale de Saint-Quentin (Aisne), à l’abbaye de Saint-Bertin à Saint-Omer, ou à la basilique de Guingamp (Côtes d’Armor). Ils ont une forme généralement circulaire ou octogonale, parfois carrée. On les trouve habituellement placés entre la troisième et la quatrième travée de la nef, plus rarement à la croisée de la nef et du transept, ou encore dans la salle capitulaire, comme c’est le cas pour celui de Bayeux.

Le mot labyrinthe viendrait de «labrus», qui est la hache à double tranchant, mais aussi de « labrum », qui est le sillon ouvert grâce au «labrus». Il y a dans ce mot l’idée de difficulté, d’effort, contenu dans «lab», qui appelle «labor», la forme latine en est d’ailleurs « laborintus ». La définition la plus générale de labyrinthe est donc un «entrecroisement de chemins, dont certains sont sans issue et constituent ainsi des culs-de-sac, au travers desquels il s’agit de découvrir la route qui conduit au centre».

Leur origine remonte à la plus haute antiquité. Le labyrinthe le plus ancien serait celui d’Egypte, construit par Aménemha III (douzième dynastie) auprès du lac Moéris. Il y a aussi le labyrinthe crétois, que la tradition rapporte comme ayant été construit par l’architecte Dédale dans le palais du roi Minos, à Cnossos en Crète, c’est là où Thésée, selon la légende, aurait vaincu le Minotaure qui y était enfermé. C’est ce que rapporte Ovide dans ses Métamorphoses. Ce labyrinthe figure sur des pièces de monnaie datant du Ve au Ier siècle avant notre ère, et était représenté tantôt de forme circulaire, tantôt de forme carrée. Plus près de nous, les mosaïques romaines présentent des labyrinthes de format carré, où l’on peut voir au centre le mythe de Thésée et du Minotaure, que l’on a rappelé plus haut.

Contrairement aux labyrinthes de l’Antiquité, les labyrinthes d’églises sont à une seule voie, on pourrait parler de «faux» labyrinthes, en ce qui les concerne. En effet, on ne peut se perdre en suivant leurs méandres, on ne peut aboutir à un cul-de-sac en aucune manière. En entrant dans le labyrinthe, on parvient, au bout d’un certain temps, immanquablement au centre, ce qui montre qu’ils représentaient bien un chemin difficile, un parcours initiatique, une sorte de pèlerinage, mais qu’avec de la persévérance on arrivait irrémédiablement au terme du voyage.

Représentent-ils les vicissitudes de ce parcours terrestre, ou bien ce monde d’en bas et ces corridors de la mort où s’engouffrent les âmes des défunts? Sont-ils la «Maison des Viscères»? Sont-ils encore la « Maison Dédalus », en souvenir de l’architecte Dédale. Sont-ils enfin, ce qui semble le plus probable, des substituts de pèlerinages en Terre Sainte? On peut le croire dans l’appellation qui leur est parfois donnée, de «Chemins de Jérusalem».

Selon Raoul Vergez, dit «Béarnais l’Ami du Tour de France» (1908-1977), les grands maîtres d’œuvre du XIIIe siècle, qui avaient probablement fait le pèlerinage en «Terre Sainte», étant morts, on imagina alors, lors de l’initiation des nouveaux architectes, le parcours du labyrinthe, qui symbolisait ce voyage, et c’est alors qu’on nomma ce parcours: «Chemin de Jérusalem». Ce voyage symbolique durait, dit-il, «sept jours et sept nuits entiers pendant lesquels le nouvel architecte usait ses genoux sur les dalles, en cherchant la clef de ces tours et détours»…

On trouve enfin une dernière appellation liée à cette notion et à celle de « chemin de pénitence»; c’est la «lieue», nom qui est donné au labyrinthe de Chartres, parce qu’en suivant ses méandres à genoux en récitant le «miserere», on mettait autant de temps que pour parcourir une lieue en marchant.

Les labyrinthes d’églises sont-ils aussi, comme l’affirmait Viollet-le-Duc au XIXe siècle, la signature collective des compagnons bâtisseurs du Moyen-Age? C’est une question que l’on peut se poser lorsque l’on considère celui de Reims, malheureusement disparu en 1779, et celui d’Amiens, où les maîtres d’œuvre, ainsi que l’évêque fondateur de la cathédrale, se sont fait représenter en son centre ou à l’intérieur de ses méandres. Enfin ces méandres se rencontrent essentiellement dans les églises et cathédrales appartenant à la période gothique.

Etudions d’abord celui de la cathédrale Notre-Dame de Reims, qui n’existe plus comme je l’ai rappelé. Celui-ci fut tracé sur le dallage de la nef vers 1280. Le parcours était blanc sur le dallage de marbre bleu ou noir. Inscrit dans un cercle de douze mètres de diamètre environ, il était de structure octogonale et comportait onze tours, comme la plupart des labyrinthes de cette époque. Il nous est connu grâce à un croquis de Jacques Cellier (1550-1620) qui est le plus ancien et le plus détaillé. Cellier nous le présente contenant sur les côtés quatre médaillons plus petits, octogonaux eux aussi, ayant à l’intérieur les effigies des quatre premiers maîtres d’œuvre; tandis qu’au centre du labyrinthe se trouvait, probablement, celle de l’archevêque Aubri de Humbert, qui posa en 1221 la première pierre de l’église. En rapprochant le dessin de Cellier et la description du labyrinthe faite par le chanoine Cocquault en 1645, on a pu dresser la chronologie suivante concernant la construction de la cathédrale:

1) Dans le coin supérieur droit: «l’image d’un Jehan d’Orbais, maistre des dits ouvrages qui en commença la coiffe de l’église», c’est-à-dire le chevet.

2) Dans le coin supérieur gauche: «l’image d’un Jehan Le Loup qui fut maistre des ouvrages d’icelle église l’espace de seize ans et en commença les porteaux d’icelle». Il s’agit sans doute ici, en particulier, du portail septentrional, dont l’ornementation accuse le milieu du XIIIe siècle.

3) Dans le coin inférieur gauche : « l’image d’un Gaucher de Reims qui fut maistre des ouvrages l’espace de huit ans, qui œuvra aux voussures et portaux ». Il s’agit probablement des voussures du grand portail.

4) Enfin dans le coin inférieur droit: «l’image d’un Bernard de Soissons qui fit cinq voûtes et œuvra à ses ouvrages l’espace de trente-cinq ans». Il fit cinq voûtes, c’est à dire cinq travées de la nef. C’est lui qui exécuta l’admirable rose du grand portail.

Sur le dessin de Jacques Cellier, chacun des maîtres d’œuvre était représenté symboliquement en tenant un outil. C’est ainsi que Jean d’Orbais tenait dans la main un compas dont une des pointes reposait sur une sorte de dessin; Jehan Le Loup tenait une très grande équerre; Gaucher de Reims une sorte de compas à pointe sèche; enfin Bernard de Soissons tenait dans la main un compas avec lequel il traçait un cercle (représentant probablement la grande rose du portail ouest). On peut remarquer que le premier architecte est tracé à l’angle «sud est», qui revêt un sens symbolique particulier.

Signalons enfin que le labyrinthe de Reims avec ses niches vides a été adopté comme «logo» représentant les monuments historiques (église, château, pont, etc.).

Le labyrinthe de Notre-Dame d’Amiens, quant à lui, est octogonal, inscrit dans un cercle d’une quinzaine de mètres de diamètre, mais ne comporte pas de petits octogones sur les côtés, comme son «frère» de Reims, qui lui est contemporain. La plaque centrale du labyrinthe, octogonale elle aussi, est ornée en son centre d’une croix dont les bras formés de sceptres fleurdelisés indiquent les quatre points cardinaux. Elle est entourée de quatre personnages portant l’un un compas, l’autre une équerre, un troisième une canne et enfin un quatrième une crosse. Ces insignes sont caractéristiques d’une fonction, les trois premiers désignent des maîtres d’œuvre et le quatrième l’évêque. Sur le pourtour est inscrite une phrase nous donnant les noms des personnages, la date de début de la construction et enfin celle de la pose de la plaque. Nous découvrons les noms de Robert de Luzarches, qui a établi les plans de la cathédrale, auquel ont succédé Thomas et Renaud de Cormont. Tout le pavage autour du labyrinthe est ordonnancé en carrés dans lesquels des carreaux noirs et blancs sont agencés en figures géométriques ressemblant certaines à des swastikas…

La salle capitulaire de la cathédrale de Bayeux possède, dessiné sur le sol, un labyrinthe circulaire de trois mètres soixante-dix-huit de diamètre, appelé «Chemin de Jérusalem», entouré d’un vaste pavage de briques. Ce labyrinthe daterait de la fin du XIVe siècle et serait donc plus récent que ceux que nous évoquerons dans cet article. Il est composé de dix cercles concentriques, chacun d’eux étant constitué de briques du même échantillon. Sur celles-ci sont représentés des griffons, des fleurs de lys, des armoiries… Sa portée philosophique n’a pas échappé à Vergez, qui le décrivait ainsi: «Le labyrinthe de Bayeux, que cache-t-il de profonde philosophie ? […] En sortant de la belle église, je m’imaginais les chantiers ardents du grand passé, où chaque ouvrier était un artiste, et je pensais aux doigts et aux outils de celui qui fabriqua, puis qui posa les briques cintrées du Chemin de Jérusalem…»(1). La réflexion de Vergez nous montre que l’outil est inséparable de l’artiste, et c’est peut-être pour cette raison que les architectes du Moyen-Age ont parfois été représentés au centre du labyrinthe, tenant leurs outils. Le labyrinthe préfigure-t-il la Jérusalem Céleste, la citée sainte? Est-elle l’ultime étape de l’homme de métier, où la foi, l’intelligence, le savoir faire et l’habileté manuelle, se fondent dans une alchimie spirituelle: l’accomplissement de l’œuvre? Quelle pouvait être la destination de ce labyrinthe, dont les dimensions fort réduites ne pouvaient que rendre difficile, voire impossible, la circulation à l’intérieur de ses méandres? Une sorte de tradition assez vague tendait à faire considérer le parcours de ce labyrinthe, comme un moyen de «mortification infligé aux chanoines». Deux remarques s’imposent:

– Ce labyrinthe semble être à l’usage exclusif des chanoines, puisque situé dans la salle capitulaire, et non sur la nef comme les autres labyrinthes,

– Il est d’un style différent.

Nous pensons qu’il serait plutôt un «support de réflexion» pour les chanoines, de par sa taille réduite, et semble renvoyer plus à une démarche à faire par la pensée, plutôt qu’à un chemin que l’on doit parcourir réellement. Si nous nous autorisions à faire ce rapprochement avec une tradition orientale, nous pourrions le comparer à une sorte de «mandala».

Quant au labyrinthe de Notre-Dame de Chartres, c’est certainement le plus curieux de tous. Après avoir gravi les quelques mètres en pente de la nef et avoir passé la barrière située à la hauteur de la deuxième pile, le promeneur se trouve à quelques mètres de l’entrée du labyrinthe, qu’il peut alors apercevoir sur le dallage du sanctuaire. Celui-ci paraît immense, c’est un cercle de près de treize mètres de diamètre (12,885 mètres exactement), constitué de onze bandes concentriques dans lesquelles s’inscrit le parcours labyrinthique conduisant au centre dans lequel on distingue une figure constituée de six lobes entourant le cercle central. Il date du tout début du XIIIe siècle, et est constitué de pierres venant de la carrière de Berchères, celles-là même qui ont servi à bâtir la cathédrale. Celles-ci se trouvant incrustées dans un lit de pierres beaucoup plus foncées, constitué d’un marbre bleu noir en provenance de Givet. Le bord extérieur est constitué d’une bordure dentelée, de «redents» qui sont au nombre de cent treize exactement, donnant l’impression d’une immense roue dentelée. Si le centre est aujourd’hui constitué d’une dalle circulaire en pierre, il n’en a pas été toujours ainsi. L’érudit chartrain, Charles Challine écrivait au XVIIe siècle: «Il existe au milieu de la nef devant et au-dessous de la nef où l’on prêche, un fort beau labyrinthe ou dédale de marbre noir figuré sur le pavé, au centre duquel on voit dans un cercle la figure de Thésée et du Minautaure»(2). Ce témoignage nous renseigne sur cette partie du labyrinthe qui n’existe plus. Autrefois une plaque de cuivre était placée au centre du labyrinthe, mais celle-ci a été enlevée et récupérée par les révolutionnaires en 1793, de même que tout ce qui était en métal dans la cathédrale…

Ce labyrinthe n’a pas de maîtres d’œuvres à l’intérieur, comme ceux d’Amiens ou de Reims, qui sont plus récents; sa raison d’être semble purement symbolique. Il est dans la lignée de ceux de Sens ou d’Auxerre, qui ont disparu, circulaires eux aussi, mais dont nous avons des traces écrites. Il n’est pas placé n’importe où sur la nef de l’église. Le diamètre du labyrinthe est, à une infime différence près, égal au dixième de la longueur totale de l’ édifice(3). Quant à la place du maître autel, à l’origine elle était symétrique du centre du labyrinthe par rapport à l’axe du transept. Enfin, si l’on rabattait sur le sol, la rose du portail occidental, elle viendrait exactement se superposer au labyrinthe. On peut se demander alors si le labyrinthe ne représente pas sur le sol le thème apocalyptique représenté par la rose du portail ouest? Pour J. et O. Ketlley-Laporte, «L’entrée du labyrinthe correspond exactement à l’entrée de l’ancienne cathédrale de Fulbert. On est donc amené à penser que l’entrée du labyrinthe marque la véritable entrée dans l’enceinte sacrée de la cathédrale, et on ne peut exclure qu’il perpétue ainsi le respect d’un endroit très précis qui aurait pu faire l’objet d’une vénération avant même l’ère chrétienne»(4). Ces considérations n’épuisent pas toutes les réflexions que nous suggère le dédale chartrain. Ainsi en suivant ses méandres on passe par les quatre points cardinaux, en avançant puis en rebroussant chemin, comme pour «marquer» les quatre directions de l’espace, souvent associées aux «quatre éléments» traditionnels (eau, air, terre et feu).Ce sont les points de passage traditionnels qui étaient nécessaires pour se purifier. Purification de l’être qui entame une quête spirituelle, vers sa réintégration cosmique. Un précieux message laissé par les bâtisseurs. . .

Jean-François Blondel

(1) Raoul Vergez, revue: «La Voix des Compagnons», n°36, juillet 1952.

(2) Charles Challine: «Recherches sur Chartres», paru en 1918 mais écrit au milieu du XVIIe siècle.

(3) Jean Villette: «Notre-Dame de Chartres», n°58, mars 1984.

(4) J. et O. Ketley-Laporte: «Le labyrinthe de Chartres déchiffré», éd. Jean-Michel Garnier, 1992.

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Commentaires sur: "CMO numéro 303 – juillet 2007" (2)

  1. MOYSON JACQUES a dit:

    Merci pour ces articles plus qu’intéressants

    • MOYSON JACQUES a dit:

      Merci pur ces articles et informations qui nous font comprendre toute la richesse de votre fédération

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